Un inventaire à la Prévert: Un sourire Deux mains Trois promesses Quatre vers L'encre de marie.b

La pluie commençait à s’abattre en violentes rafales et couvrait la campagne d’un rideau de tristesse hivernale. Louis pressa le pas afin de gravir la petite côte menant à sa maison. Sa démarche traînante et son dos voûté reflétaient l’image d’un patriarche, pourtant, il effleurait à peine la soixantaine. Vieillesse et usure n’étaient pas imputables à son âge mais à une vie de brimades et surtout, à la lourde décision qu’il venait d’arrêter. Il s’immobilisa un instant et leva la tête vers son logis plus haut sur la colline. Une coquette petite maison en pierres apparentes où il aurait dû être heureux si la vie ne lui avait joué quelque mauvais tour.
Depuis près de quarante longues années, Louis vivait ici entre terreur et espoir, entre larmes et repli dans une parfaite soumission. Une erreur de jeunesse qu’il ne cessait de payer. Par une belle journée de septembre alors qu’il n’avait pas vingt ans, il avait glissé une alliance à l’annulaire du Diable. Une mégère en talon aiguille, une harpie en bigoudis, une démone aux mamelles attirantes mais à la langue tranchante. Malvina, son épouse depuis lors.
Il parvint sous le porche, ôta ses bottes et son pardessus dégoulinants puis ouvrit lentement la porte d’entrée en prenant garde à ne pas salir le sol. Le son de la télévision l’agressa violemment, il poussa un soupir et glissa à pas feutrés vers la cuisine avant que Malvina ne s’aperçoive de sa présence. Elle était dans le salon en train de regarder la télévision, sans doute une minable série américaine où les acteurs sont tous beaux et riches, où les femmes ont le brushing et le maquillage impeccables au sortir du lit, où les belles voitures de sport rivalisent avec les yachts. La nourriture spirituelle de Malvina, son anesthésiant quotidien.
Toujours dans une grande économie de bruit, Louis rangea les courses dans le réfrigérateur puis il se fit chauffer une tasse de café. Debout près de la fenêtre, il observait le ciel obscurci lorsque les vociférations de sa femme lui parvinrent en un grincement suraigu.
— Tu es rentré le vieux ?
— Oui, je viens d’arriver ! répondit Louis tout en se dirigeant d’un pas traînant vers le salon. Il serra les poings à l’approche du fauteuil où la harpie était assise. Il déglutit et attendit la séance d’humiliation avec angoisse…
— As-tu pensé à acheter mes yaourts allégés ?
— Oui, aux fruits comme tu aimes.
— Quel abruti tu fais ! je t’avais dit des yaourts nature ! mais qu’ai-je fait pour mériter pareil empoté ? allez fous le camp dans la cuisine et va préparer le déjeuner, que je ne te revois pas traîner dans mes jambes, j’en ai marre de tes yeux de larve ! hurla Malvina avant d’augmenter le volume de la télévision et de s’avachir devant son feuilleton.
Louis tourna les talons, une petite heure de paix l’attendait dans la cuisine. Un moment à savourer, comme ceux consacrés aux tâches ménagères, ils lui insufflaient un peu d’oxygène dans un quotidien au bord de l’asphyxie. Il referma la porte et sourit. Certes il supportait avec peine les humiliations dont il était victime mais au lieu de s’effondrer comme il le faisait d’habitude, au lieu de cacher honteusement ses larmes, au lieu de maudire sa femme et le piège qu’elle refermait sur lui, il se réfugia dans l’espoir de réussir le plan qu’il venait d’élaborer. Ces dernières années, il avait très souvent pensé au divorce mais il connaissait trop bien son épouse. Elle s’engagerait à coup sûr dans une guerre impitoyable dont il ne pourrait sortir vainqueur. Il était son objet, sa chose malléable à souhait et depuis si longtemps maintenant…
Sa décision était mûrement réfléchie. Pas un coup de tête qui vous amène à commettre d’inévitables erreurs, pas un jeu morbide animé par un mépris passager mais une résolution ferme et savamment étudiée...