Un inventaire à la Prévert: Un sourire Deux mains Trois promesses Quatre vers L'encre de marie.b
Le serveur apporte les salades et détourne un peu l’attention. Cette diversion me permet d’éluder la question de Cécile. Le problème, c’est que la femme de cet après-midi est toujours dans ma tête. Son visage de nacre, son regard vert et profond martèlent mon crâne afin de s’imprimer dans chaque parcelle de mon cerveau… J’ai du mal à suivre la conversation, me perds dans mes pensées de plus en plus confuses. Le dessert arrive et je ne sais même plus ce que j’ai commandé. Margot me tend un fondant au chocolat noir… Ah oui ! Ce devait être cela… Mon regard est attiré vers une table, un peu en retrait… Mon Dieu ! J’hallucine, c’est incroyable… Elle est là…
Vêtue d’une longue robe blanche, taillée dans un tissu fluide et satiné, elle est assise seule, impassible... Ses cheveux tirés sur sa nuque révèlent un visage opalin, elle me regarde… Ce n’est pas possible, elle doit regarder dans ma direction mais pas moi personnellement. Pourtant, c’est dans mes yeux qu’elle fixe les siens. L’incendie dans mon sang remonte vers mon visage, mon regard se trouble et je sens mon cœur tambouriner… Je ne peux rien contrôler, tout m’échappe, je suis transporté et à cet instant, je discerne... La lumière de Dieu sur cet ange… Oui ! J’en suis presque certain maintenant, cette femme est un ange.
— Fabien, ça va ? Qu’est ce que tu regardes ? Hé ! T’es avec nous ?
— Elle est là, regardez à la table du fond près de la porte, vous la voyez ?
Qu’ont-ils à me regarder comme des ahuris ? Frédéric ouvre la bouche mais aucun son ne sort. On dirait une carpe dans la bourriche. Il parle enfin.
— Mais il n’y a personne à cette table Fabien ! Il n’y a rien !
Ils le font exprès, ce n’est pas possible. Je la cherche, mais ou est-elle ? Je me lève pour balayer du regard les tables de la terrasse. Personne, elle s’est encore volatilisée… Ils ne me croiront jamais et vont me prendre pour un cinglé. D’ailleurs, je me demande si je ne suis pas en train de perdre la raison. Comme mon père, je vais peut-être finir dans un hôpital psychiatrique… Je n’ai jamais su comment ses symptômes étaient apparus, j’étais trop jeune… Seigneur ! Aidez-moi ! Je ne veux pas finir à l’asile…
Cet épisode pour le moins surréaliste à couper l’ambiance sympathique de notre soirée. Silencieux, Frédéric lance des regards interrogateurs en direction des filles qui ne pipent mots. Je leur explique. Je l’ai bien vue, là-bas. Elle me fixait… Oh ! Mes amis, je vous en supplie ! Croyez-moi !